sujet, objet (abjet)

octobre 25, 2009

Qu’apprend-on aujourd’hui dans les facultés de psychologie?

Par Umberto Gallimberti, professeur à l’Université de Venise. Publié dans LaReppublica du 4 janvier 2000. trad. fr.:  A. Mary. (Texte original)

Chers étudiants de l’âme,

Certains savoirs, qui sait pourquoi, tendent à être mis de côté, tenus cachés avec soin, peu enseignés ou en tout cas de moins en moins, à la différence d’autres savoirs dont le rapport avec l’objet reste encore à démontrer, de même qu’est encore à démontrer leur validité scientifique. Je parle des sciences psychologiques et des sciences psychiatriques qui sont toujours plus attestées sur le versant biologico-naturaliste et toujours moins sur le versant proprement humain, même si l’homme continue d’être l’objet spécifique de leur compétence.

En effet, en psychiatrie, à la différence de ce qui se passe en médecine, les symptômes ne sont pas des données objectives, mais des expériences vécues qui ont une dimension narrative et historiques, donc plus proche des sciences « humaines » que de celles « exactes ». Aujourd’hui, comme l’écrit le psychiatre Eugenio Borgna dans Noi siamo un colloquio [Nous sommes un dialogue] (éd. Feltrinelli) : « il se propage une psychiatrie de l’extériorité » qui observe les symptômes et prescrit des médicaments sens se préoccuper le moins du monde des « choses qui sont derrière les symptômes (d’une dépression, par exemple) et de comment chaque patient revit dans sa subjectivité les façons d’être dans l’angoisse, dans l’obsession et dans le bonheur effréné qui ne sont que les façons d’être de toute expérience névrotique et de toute expérience psychotique ». Mais existe-t-il un savoir capable de creuse derrière le symptôme et d’entrer en communication avec le vécu de celui qui souffre ? Eh bien, il existe et c’est la psychopathologie, un savoir inauguré par Karl Jaspers en 1913 avec sa Psychopathologie générale (une œuvre continuellement rééditée en italien par les éditions du Pensiero Scientifico) de laquelle semble se passer allègrement la psychiatrie italienne, probablement parce que « comprendre » (au sens jaspersien) un patient n’apporte aucune contribution au marché pharmaceutique. Il y a quelques jours j’ai été invité par Maria Armezzani, professeure de la faculté de Psychologie de l’université de Padoue non pas pour faire une conférence ou participer à un colloque, mais pour répondre aux questions de trois cent cinquante étudiants de psychologie qui avaient choisi l’orientation clinique et qui s’étaient réunis de façon autonome dans le principal amphithéâtre de la faculté non pas pour faire une révolution, mais pour demander quelque enseignement qui leur fasse comprendre ce qu’est, du point de vue psychologique, le malaise psychique au-delà de ce qui peut s’apprendre aux cours d’anatomie, de biologie, de neuro-physiologie, de statistique ou de théorie et techniques des tests. A part moi, Maria Armezzani avait invité deux psychiatres, Giovanni Stanghellini et Gilberto Di Petta, qui n’ont pas encore séparé la psychiatrie de la psychopathologie, qui n’est après tout que cette science négligée qui va au-delà des symptomatologies cliniques qui font l’objet de la psychiatrie, pour atteindre le cœur du malaise psychique sens se laisser leurrer par l’extériorité de la symptomatologie séparée du vécu qui l’alimente.

A présent, la faculté de Psychologie de l’Université de Padoue est la première et la plus fréquentée d’Italie avec ses 10.000 étudiants, ses 160 enseignants et ses plus de 100 enseignements. Des quatre orientations que les étudiants peuvent choisir, 80% – me rapporte le professeur Sadi Marhaba – choisit l’orientation clinique, où la psychopathologie n’apparaît que dans deux cours sur les cent disponibles, qui sont de plus des examens facultatifs qui peuvent aussi bien ne pas être faits. Par contre, sont obligatoires les examens de statistiques et de testing, comme si dans l’approche clinique, comprendre ce qui se passe dans le vécu du patient avait décidément moins d’importance que le recueil de données bruts pour des enquêtes statistiques ou que la passation de tests qui donnent une apparence de scientificité, et où est garantie la professionnalité du psychologue y compris dans l’échec de la rencontre.

Mais alors, quelle crédibilité donner à ces tests qui occupent une si grande place dans les études de psychologie ? Hathaway, psychophysiologue, et McKinley, neuropsychiatre, ont réalisé à la fin des années 30 le Minnesota Multiphasic Personality Inventory (MMPI), le test objectif de personnalité le plus connu et diffusé dans le monde jusqu’à présent. Pourtant, en 1972, dans un article intitulé « Where have we gone wrong ? The mistery of the missing progress » (cf. Butcher, J.N., Objective Personality Assessment, Academic Press, New York, 1972), Hathaway engage des critiques radicales à l’encontre des méthodes naturalistes d’étude de la personnalité, ravalant avec une honnêteté rare le travail de toute une vie qui l’avait rendu célèbre. Voici ces mots : « Si le lecteur soutient la thèse que les efforts des quarante dernières années a produit le moindre test ou inventaire de personnalité d’une efficacité sûre, je lui laisse le soin de le prouver… Je dois admettre que je ne peux employer que de faibles arguments en faveur de la validité pratique des tests… Si l’on me demandait de prouver avec une évidence convaincante qu’en une heure un intervieweur choisi peut faire aussi bien ou mieux, je n’hésiterais pas à relever le défi. » Hathaway cherche donc les motifs de l’échec (ceci est le mystère) dans une série d’indices : la construction élusive, l’origine complexe, les critères impossibles, la stratégie improductive, en arrivant à la conclusion qu’on ne peut appliquer dans l’étude de la personnalité « les mêmes instruments mathématiques et les mêmes plans de recherche qui ont servi à résoudre des problèmes dans d’autres champs de la science ». Et cela parce que : « l’analyse factorielle, l’analyse de la variance et d’autres fétiches sont des procédures standards pour l’analyse de la personnalité, mais ce qui ne fonctionne pas dans les tests provient précisément de l’application de ces stratégies statistiques », pour lesquelles « je mets au défi la méthodologie de la science appliquée à la psyché, en invoquant même un scepticisme iconoclaste ; en tout cas je ne donnerai aucune directive convaincante pour quelque chose de nouveau. » En guise de conclusion, Hathaway observe que « en lisant ceci, un collègue déclara que l’on fait de grands progrès dans la connaissance de la schizophrénie en stabilisant ou en observant les corrélations et en avançant dans la découverte de paramètres qui semblent se référer à une évolution non-linéaire de « r(a) ». Mais un autre collègue dit qu’à mon âge, je pouvais me permettre de dire n’importe quoi. Grâce à ce privilège, je répondis à mon premier collègue que je le savais déjà. J’ai ainsi vu tant de paramètres et corrélations sur la schizophrénie changer en continuation, que sa confiance semblait basée plus sur un enthousiasme de jeunesse pour la science que sur la probabilité que soient fait des progrès effectifs » Le texte complet d’Hathaway est paru dans une traduction italienne dans le volume La diagnosi testologica (sous la direction de Franco Del Corno et Margherita Lang, éd. Franco Angeli, 1989) sous le titre : « Dove abbiamo sbagliato ? Il mistero del progresso scomparso ». Cependant, les étudiants ne peuvent aujourd’hui plus le libre parce que dans la réédition de 1997 tous les autres essais ont été édités sauf celui-ci. Honneur à la scientificité de la recherche et à l’honnêteté intellectuelle ! Pour ceux qui veulent en savoir quelque chose, je conseille l’excellent travail de Maria Armezzani, L’indagine di personalità (éd. La Nuova Italia Scientifica, 1995) où figure un paragraphe dédié au changement d’avis d’Hathaway avec un résumé et la transcription de nombreux passages, non seulement sur les changements intervenus dans la passation du test, qui concernent pourtant seulement la standardisation de nouveaux champions et le vieillissement de quelques items, mais pas la structure de l’inventaire qui reste ancré dans les mêmes catégories dépassées en plus d’être renié par son inventeur.

Contre cette façon de faire de la psychologie et de la psychiatrie, en Italie, les psychiatres Bruno Callieri d’un côté et Eugenio Borgna de l’autre conduisent leur bataille presqu’en solitaire. Ce dernier, auteur d’essais fondamentaux sur la dépression, la schizophrénie, l’angoisse que chacun, et pas seulement le spécialiste, peut lire aux éditions Feltrinelli pour découvrir ce qui se cache dans chaque âme, qui ne veut comprimer et pétrifier dans les définitions psychiatriques les états d’âme fluctuants et changeants, expériences vécues, blessures infligées et lacérations subies qui semblent éloigner qui en est affligé d’une « norme » qui reste en tout cas et toujours problématique et abstraite. Dans son dernier livre (Noi siamo un colloquio) [Nous sommes un dialogue], Borgna prend comme titre l’expression d’Hölderlin pour signifier que l’on ne fait un diagnostic et des soins si l’on néglige ce trait spécifique de l’homme (que la psychopathologie d’orientation phénoménologique ne se fatigue pas à répéter) qui est celui d’être dans une communication pérenne avec soi et avec les autres, pour lequel dans tout dialogue, dans tout entretien nous sommes ouverts au monde des autres et à notre monde intérieur dans leur continue et dialectique corrélation.

Parfois, écrit Borgna, « quand nous sommes submergés par la tristesse, qui est le noyau secret de toute dépression, le dialogue avec notre intériorité se poursuit, alors que celui avec le monde des autres s’atténue et s’éteint, jusqu’à se tarir et se perdre dans la solitude encore virtuellement ouverte, du reste, à quelques fragments de conversion ». Fermer cette ouverture avec des diagnostics « objectifs » et avec des cures exclusivement pharmacologiques, signifie taire non seulement la rencontre avec les autres, mais aussi la rencontre avec soi même, en la vidant de  toute signification et le desséchant en un désert où personne n’appelle plus et où le silence se fait assourdissant. Sans la rencontre, c’est la méconnaissance de la subjectivité et de ce qui s’y agite en ses abysses.  Et certainement, il n’est pas possible de restaurer la subjectivité, toujours recherchée et toujours perdue, avec des pratiques thérapeutiques qui non pas en vue le sujet, mais seulement le symptôme et le trouble social. Sym-ptôme est un mot grec qui signifie « survenir avec ». Avec le symptôme, survient un vécu subjectif que la psychopathologie cherche à « comprendre » (au sens jaspersien) tandis que la psychiatrie d’orientation naturaliste cherche à « expliquer » avec la méthode de la science et de la nature, obtenant comme résultat ce que Jaspers écrit dans sa Psychopathologie générale : « Il est possible d’expliquer quelque chose sans le comprendre », parce que l’« explication » fait abstraction de la subjectivité à qui s’adresse la « compréhension ». Mais pour cela, il faut un « dialoguer », « être en relation », même si, comme déjà Kafka l’écrivait : « il est simple de prescrire des recettes, parler avec les gens est bien plus difficile ».

En partant des abysses de la subjectivité, oscillant autour de cette limite qui se déplace entre le compréhensible et l’incompréhensible, Borgna développe une psychopathologie de la condition dépressive, de la condition hystérique, de celle paranoïaque, de celle délirante et de celle toxique où l’on aperçoit une fuite des conditions de vide existentiel et une tentative désespérée de remplir ce vide en donnant à la drogue la tache de faire brillant de façon « hallucinante » un sens dans le désert de la signification. Approcher la toxicomanie de l’extérieur, comme cela arrive dans les centres de distribution contrôlée mais indifférente de méthadone, revient à s’éloigner de fait de la structure profonde des toxicomanies. Cela signifie que « nous ne sommes pas un dialogue », et comme dit Hölderlin « nous ne pouvons nous écouter l’un l’autre ». Avec ceci toutefois que pouvoir écouter n’est pas une conséquence qui dérive d’un simple parler ensemble, mais en est davantage le présupposé. « La psychopathologie – conclut Borgna – est une discipline faible et sans défense dans le contexte d’une psychiatrie dans laquelle la pharmacologie et l’indifférence au dialogue (à la rencontre) se sont propagé avec le timbre triomphal des airs wagneriens ; mais, dans le retour à la psychopathologie (dans le retour à l’intériorité comme champ thématique de toute psychiatrie), il me semble possible de trouver une modalité de réflexion qui permette à la psychiatrie de ne pas mourir dans le désert de routine et de banalisation des choses ».

Aux étudiants de psychologie d’orientation clinique de Padoue qui demandent comme on peut comprendre, au-delà des tests, le malaise et la souffrance – ce que, de quelque façon, leur diplôme devrait leur permettre –, je conseille de dédier une belle tranche de leur temps aux ouvrages de psychopathologie – en commençant, qui sait, par celui-ci d’Eugenio Borgna : Noi siamo un colloquio, parce qu’autrement nous sommes d’une solitude repliée sur elle-même. Et sous les apparences d’un professionnalisme qui fait étalage de sécurité et obtient une reconnaissance sociale, nous sommes une île qui douloureusement ne réussit à se faire dialogue, quand c’est précisément ceci la tâche du psychologue et du psychiatre.

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