sujet, objet (abjet)

"- On n'est pas obligé de croire vrai tout ce qu'il dit, il suffit qu'on le tienne pour nécessaire. – Triste opinion, dit K., elle élèverait le mensonge à la hauteur d'une règle du monde."

Extensions des domaines et fantasme scientifique

L’espoir sans doute perdu de faire de la psychanalyse une science (après des considérations, réfutées)… poursuivons ! Si ce n’est pas encore clair, il me semble que la psychanalyse, ce n’est pas de la science. Tout au plus, cela peut être de l’ascience. Un Mohammed B., rigoureux mathémagicien, objectera qu’il faut définir précisément de quoi l’on parle. C’est donc l’objet de ce post : délimiter précisément la limite qui sépare la scientificité de l’ascientificité.

Le domaine de la science, si l’on maintient la référence à Popper, circonscrit l’ensemble des disciplines produisant des théories réfutables. Tel souci de réfutabilité implique, nous l’avons vu, l’emploi d’un langage formel réduisant les ambiguïtés (façon d’évacuer l’amphibologie de certains énoncés, exemple : “elle est sortie en pleurant du café“) en ne travaillant que sur des objets et avec des outils pleinement élucidés par leurs définitions (Notons que la logique floue inaugure un travail sur des objets imprécis).

Le domaine de l’ascience se caractérise par l’irréductible équivoque du langage dans lequel baigne le sujet de l’ascience confronté à un réel vide de sens, inappréhendable, inassimilable. L’objet petit a. Au passage, cela permet de poser la question : n’y a-t-il pas un paradoxe à parler du sujet de la science ? (Cf. la thèse d’Alain Cochet, Le drame subjectif du savant, le cas des mathématiciens psychotiques)

Cet objet est celui après quoi l’on court dans la psychanalyse, tout en mettant toute la maladresse possible à sa saisie théorique.
C’est seulement quand cet objet, celui que j’appelle l’objet petit a, et que j’ai mis au titre de mon cours de cette année comme l’objet de la psychanalyse, aura son statut reconnu, qu’on pourra donner un sens à la prétendue visée que vous attribuez à la praxis révolutionnaire d’un dépassement par le sujet de son travail aliéné. En quoi peut-on bien dépasser l’aliénation de son travail ? C’est comme si vous vouliez dépasser l’aliénation du discours. (Jacques Lacan, Réponse à des étudiants en philosophie sur l’objet de la psychanalyse, 1996)

Clarifions un doute : le Réel lacanien ne désigne pas la même chose que la réalité dawkinsienne. Pour le scientifique, reality is what can kick back, ce qui riposte quand on donne un coup de pied dedans. Pour le freudien, le réel est bâti sur ce que Kant désigne par ein leerer Gegenstand ohne Begriff, un objet vide de concept sans saisie possible avec la main. La réalité du premier est l’inthéorisé qui réfute le savoir établi ; le Réel du second est l’inthéorisable, le point situé au bout de la ligne de mire infinie de l’oeuvre scientifique de théorisation de la réalité.

il est intéressant d’examiner les conséquences  sur la position subjective de l’Homme de science de la découverte d’un « bout de réel ». Lacan parle de drame subjectif du savant pour évoquer les conséquences de la découverte de ces points de réel qui s’avèrent indépassables. Cette expérience n’est jamais sans conséquences sur la subjectivité, qu’il s’agisse d’une découverte qui fait avancer la science par son caractère inédit, ou d’une découverte qui se rapporte aux limites même du déploiement du discours scientifique, portant par exemple sur la preuve de l’indémontrabilité définitive de telle ou telle proposition. (Alain Cochet)

L’objet a comme objet de la psychanalyse, mis en oeuvre par un sujet de la psychanalyse. La tentative épistémologique d’interroger la scientificité de cette discipline échoue donc nécessairement. Il y aurait bien contradiction à vouloir faire le discours de la connaissance, du savoir (επιστήμη) de ce qui par définition est l’objet non-savoir, non-connaissance, Un-bewust. Sommes-nous dupes de penser que l’inconscient peut être rendu conscient ? Tel est pourtant le messianisme scientiste : rendre scientifique (réfutable etc…) tout, jusqu’à l’irréfutable.

On renvoie en guise de piètre conclusion à l’ouvrage de Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu (2008) où l’auteur dupe trahit sa subjectivité dans son entreprise de réduire scientifiquement la question de l’existence de Dieu. Son objection, touchante, ne peut pas aboutir avec les moyens de la science à l’inatteignable trou (divin) dans le savoir (la division subjective du savant Dawkins apparaît du fait qu’il n’est pas totalement dupe qu’il ne résoud en rien la question de Dieu). Tout se passe comme si l’intraitable noyau de réel contenu dans la réalité constituait le fantasme fuyant de toute visée scientifique… et ascientifique (dont les chercheurs non-dupes, errent).

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"A nous, à toi, à moi, à lui, à elle, à eux, à elles, parce que de toujours et à jamais minables et formidables. Minables et formidables bien sûr pour autant qu’on appartient à tout ce qui naît, vit et meurt, c’est-à-dire à tout ce qui mérite de périr, selon les mots du poète et du philosophe. Minables et formidables puisqu’on apparaît et qu’on disparaît, et alors ça passe, on passe par les accidents de la vie, avec les chances à saisir pour faire passer quelque chose, avant de s’écarter et de s’effacer."
Michel Lapeyre, Les humilités de l'humain