sujet, objet (abjet)

"- On n'est pas obligé de croire vrai tout ce qu'il dit, il suffit qu'on le tienne pour nécessaire. – Triste opinion, dit K., elle élèverait le mensonge à la hauteur d'une règle du monde."

Réfutation popperienne, Verneinung freudienne

Suite à de premières considérations épistémologiques concernant la psychanalyse, il est à présent temps de réfléchir aux rapports de la psychanalyse et de la science. Où se situe la première par rapport à la seconde ? Quel est le lieu de l’ascience (comme science de l’objet a) par rapport à la science ?

Acceptons ce qui tient lieu de critère de scientificité, à savoir la réfutabilité des énoncés et théories. Pour Karl Popper, un énoncé ou une théorie est scientifique à condition que nous soyons en mesure de proposer un énoncé qui, s’il se vérifiait, réfuterait la théorie. Ainsi, la proposition A : ”le soleil se lève toujours à l’Est” est un énoncé scientifique puisque je peux proposer un autre énoncé qui le réfuterait, B : “le soleil se lève au Nord, au Sud ou à l’Ouest” (il suffit que B soit validé empiriquement, au moins une fois, pour que A soit invalidé). De même, la proposition C : “le soleil se lève au Sud” est également un énoncé réfutable, et est de fait scientifique. En revanche, les propositions “Dieu existe” et “Dieu n’existe pas” ne peuvent prétendre à la scientificité. Effectivement, il est impossible ni de vérifier, ni de réfuter ces énoncés ; on ne peut proposer l’observation d’un phénomène qui, s’il survenait, viendrait réfuter l’un ou l’autre de ces énoncés.

Tentons un parallèle, espérons-le, le moins hasardeux possible. La notion popperienne de réfutabilité ne renvoie-t-elle pas à une dimension symbolique de l’énoncé scientifique ? Il s’agit en effet pour un énoncé scientifique qu’il inclue en lui (en son revers) la possibilité de son dépassement par réfutation, c’est-à-dire que son objectivité se soutient de ce que sa dénégation (Verneinung) lui est contingente. Ainsi, la proposition d’Estienne Tabourot (1547-1590) : “toutes les jeunes filles doutent de leur foi” est scientifique car propose implicitement sa réfutation objective et manifeste (il suffit de trouver une jeune fille qui ne douterait pas de sa foi pour réfuter la théorie). Cependant, toujours dans le lieu des contingences de cette proposition, il existe une trahison de l’ordre d’une réfutation subjective et latente. Cette singulière dénégation, non-popperienne, consisterait en une réfutation sur le mode de l’équivoque antistrophique… de la contrepèterie. Ainsi, la proposition de Tabourot accepte deux niveaux de réfutation : 1°) objective et manifeste (popperienne), “au moins une jeune fille ne doute pas de sa foi” ; 2°) subjective et latente (…freudienne ?), “toutes les jeunes filles foutent de leurs doigts“.

Ce deuxième niveau de réfutation latente renvoie au fait que le langage humain est un langage symbolique. La communication y est donc éminemment sujette à l’équivoque, à la mésentente, un irréductible terrain de qui pro quo. Non seulement, il est possible (pour ne pas dire probable !) qu’on comprenne mal lorsque je dis qu’un facteur est arrivé à pied par la Chine, mais encore, il est possible que je mente ou que je me trompe. D’où nous notons que pour faire science, il paraît nécessaire de réduire l’ambiguïté inhérente au langage : le langage formel est donc l’outil dont se dote une science afin de se débarasser de l’excès de sens qu’implique les propositions formulées en langage naturel.

En revanche, une discipline qui se donne pour objet d’étude la dimension symbolique du langage, du rêve, de l’art, de la religion… se heurte nécessairement à l’irréductible interprétabilité, au surplus de sens, à la subjectivité (tant de l’objet d’étude, que du chercheur lui-même). L’herméneutique freudienne selon Paul Ricoeur coinciderait bien avec telle conception particulière de la science : une science du symbolique. Notons que, bien que se soustrayant à la réfutabilité popperienne, ce projet d’une science qui se donnerait pour objet d’étude le second niveau de réfutation (subjective) ne s’en dote pas moins d’un appareil logique rigoureux hypothético-déductif.

Reprenons. D’un côté, la science se soutient de ce qu’elle produit des énoncés objectivement réfutables. De l’autre, la psychanalyse, loin de pouvoir en dire autant, s’articule autour du point où le sujet (son “objet d’étude”) se réfute lui-même singulièrement et subjectivement (et, corollairement, de façon non-généralisable). A présent, nous pouvons émettre la proposition selon laquelle la psychanalyse tenterait la production de théories de l’inthéorisable (et non pas de l’inthéorisé ainsi que le vise la science). Quant aux dynamiques respectives de la science et de la psychanalyse : la réfutation est pour la première le moteur de son progrès (l’irréfutabilité conduit à une stagnation dogmatique) ; la Verneinung est pour la seconde le moment où apparaît l’objet de la psychanalyse et où elle commence à se mettre en branle (la “non-dénégationnabilité” n’est pas envisageable car il semble bien que l’homme soit toujours en position de se trahir lui-même : pour employer un terme nietzschéen, le Surhomme est toujours donné comme possible).

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2 Responses

  1. Gomboc Artur dit :

    … C’est avec impatience que j’attends ta réaction, Mohammed. :)

  2. [...] sans doute perdu de faire de la psychanalyse une science (après des considérations, réfutées)… poursuivons ! Si ce n’est pas encore clair, il me semble que la psychanalyse, ce [...]

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"A nous, à toi, à moi, à lui, à elle, à eux, à elles, parce que de toujours et à jamais minables et formidables. Minables et formidables bien sûr pour autant qu’on appartient à tout ce qui naît, vit et meurt, c’est-à-dire à tout ce qui mérite de périr, selon les mots du poète et du philosophe. Minables et formidables puisqu’on apparaît et qu’on disparaît, et alors ça passe, on passe par les accidents de la vie, avec les chances à saisir pour faire passer quelque chose, avant de s’écarter et de s’effacer."
Michel Lapeyre, Les humilités de l'humain