sujet, objet (abjet)

"- On n'est pas obligé de croire vrai tout ce qu'il dit, il suffit qu'on le tienne pour nécessaire. – Triste opinion, dit K., elle élèverait le mensonge à la hauteur d'une règle du monde."

L’ascience psychanalytique : considérations épistémologiques

On se propose ici, non sans une certaine appréhension, de mener une défense de l’épistémie psychanalytique. Le thème prêtant particulièrement au débat, j’espère qu’il sera l’occasion de commentaires, de réflexions, d’attaques, de soutiens et d’un échange d’idées critiques, destructrices et constructrices.

La question sera ni plus ni moins celle de la scientificité de la psychanalyse. Pour mener à bien cette entreprise, il nous faudra donc impérativement – avant de convoquer la critique popperienne - nous pencher sur ce qui fait l’objet de la psychanalyse. La psychanalyse est-elle une psychologie, c’est-à-dire une science de la Psuchê, de l’âme ? C’est du moins un désir que je crois lire dans le projet métapsychologique de Freud. Pourtant, il semble bien que quelque chose échappe rapidement à la logique (j’entends ce mot littéralement comme adjectif formé sur logos). L’objet que Freud soumettra à son étude est précisément ce qui échappe à la compréhension, ce qui échappe au savoir : lapsus, actes manqués, rêves etc… constituent les points de singularité qui s’imposent au sujet de façon réelle en même temps qu’ils échappent à toute théorie. Freud attribue à ces manifestations une source, l’inconscient. Ce lieu constitue donc le lieu réel du psychisme qui fait objection au savoir. Nous relevons que l’objet d’une science est du même ordre : il s’agit bien d’un réel échappant au savoir, faisant objection aux théories existantes et sur lequel porteront les investigations du chercheur. De façon plus synthétique : la psychanalyse se propose d’expliquer un certain nombre de phénomènes (observés par tous) et d’en rendre compte par une théorisation.

Cependant, l’objet de la psychanalyse a ceci de particulier qu’il est singulier et a tant une dimension d’exception que de subjectivité. Ces deux dimensions entrainent des contradictions dans le projet d’objectivité scientifique que l’on se donne. 1°) La psychanalyse s’intéresse à ce qui fait objection à la théorie, elle porte son regard sur la réfutation elle-même (nous renvoyons également à la réfutation popperienne et à la Verneinung freudienne). Ainsi, un lapsus, dans sa singularité, se présente comme une trahison d’un énoncé objectif, il constitue la réfutation même de cet énoncé. En ce sens, la psychanalyse tient lieu de lapsus de la psychologie (comme science) ; par ailleurs, chaque temps de la réfutation scientifique se caractérise par le passage par le discours analytique (cf. théorie du lien social de Lacan). En somme, dès lors qu’un fait signifiant ou qu’une proposition en général perd son statut de réfutation (c’est-à-dire entre dans le cadre d’une théorie objective, versant aufhebung hegelien), il se pourrait qu’ils ne soient plus objets de la psychanalyse (ça reste à discuter). 2°) La psychanalyse se donne pour objet le sujet. La même contradiction resurgit, dite autrement : n’y a-t-il pas un paradoxe à vouloir faire la science (c’est-à-dire l’objectivation, la généralisation) de la subjectivité ? A prendre le sujet pour un objet, n’a-t-on pas changé l’objet d’étude ? Nous voyons poindre ici la difficulté inhérente à une science du subjectif et aux sciences humaines en général. En définitive, plutôt qu’un objet de la psychanalyse, sans doute devrait-on davantage parler d’un sujet de la psychanalyse.

Marie-Jean Sauret résume clairement la difficulté :

D’un côté il n’est de science que du général, de l’autre Freud veut faire la science de la singularité qui objecte au général. Le minimum, ici est de reconnaître qu’il n’est pas scientifique, en effet, de vouloir rendre compte de la singularité par des moyens qui la nient (tel est le sens de science par défaut). Sans que cela ne suffise à fonder la psychanalyse comme science – mais peut-être encore comme ascience, si nous acceptons que le petit a, loin d’être privatif, indexe ce qui du sujet précisément fait objection au savoir « pour tous » les sujets. Fonde-t-il la possibilité d’un autre savoir ? (La volonté de faire ascience, Marie-Jean Sauret)

Jouant sur l’apparition d’une ambiguïté inhérente à la langue parlée : “la science ou l’ascience”. Sauret (employant ce mot trouvé dans un manuscrit de Lacan) semble désigner le lieu singulièrement hors science de la psychanalyse. La référence au concept lacanien d‘objet a permet ainsi de lier l’ascience psychanalytique au plus près de son objet, de son sujet par le biais du fantasme.

Le mot ascience peut évoquer l’absence d’une science, ce qui n’est pas une science. Il peut aussi faire penser à ce que serait une science de l’objet petit a, la science de ce qui cause le désir, et ce pourrait alors être un nom de la psychanalyse. Mais ascience peut aussi poser la question de ce qui cause le désir du chercheur, la cause du désir de faire science. (Du fantasme n’ai science, Véra Tréguer Katossky)

Sans doute, l’ascience psychanalytique a-t-elle ceci de singulier qu’elle est fidèle à son objet, quitte à trahir la scientificité souhaitée par Freud (cf. l’esquisse) et à la subvertir suffisamment pour être conforme à son projet de production d’un savoir… ascientifique.

Pour conclure et élargir cette réflexion, retenons malgré tout deux arguments en faveur d’une science psychanalytique (je n’écris pas ascience) : 1°) si on considère le critère de la vérification (Carnap) comme critère de la science (cf. induction), alors la psychanalyse est une science (elle ne l’est pas suivant le critère bien connu de réfutabilité de Karl Popper) ; 2°) les polémiques, discussions, réfutations entre psychanalystes se font sur la base d’arguments concrets et empiriques, on note un progrès de la pensée par conjectures et réfutations (que l’on pense aux discussions autour de l’Oedipe, l’Anti-Oedipe, l’Antoedipe, Amae no kôzô…).

Deux arguments que ne saurait entendre Eysenck pour qui la psychanalyse est à la psychologie, ce que l’alchimie fut à la chimie : un reliquat historique dont la science psychologique devra se soigner.

La psychologie et la psychiatrie, elles aussi, devront abandonner la psychanalyse, cette pseudo-science; leurs adeptes devront tourner le dos à Freud et à son enseignement, et entreprendre la tâche ardue de transformer leur discipline en vraie science. Cette besogne n’est pas aisée, mais elle est nécessaire et les raccourcis se révèleront, en fin de compte, sans valeur. (…) La psychanalyse est tout au plus la cristallisation prématurée d’orthodoxies fallacieuses ; mais elle a également fait le plus grand mal à la psychologie et à la psychiatrie et elle a eu son effet néfaste sur les espoirs et les aspirations de malades sans nombre qui écoutèrent sont chant de sirène. Il est temps de la traiter comme une curiosité historique et de s’atteler à la lourde tâche d’édifier une psychologie réellement scientifique. (Hans Jurgen Eysenck, Déclin et chute de l’empire freudien, 1994)

… une psychologie réellement scientifique se dispensera-t-elle de l’étude du sujet, de la psyché, de la singularité ? Ou devra-t-elle nécessairement noyer le poisson dans un bouillon statistique seule malhonnêteté capable de faire naître l’illusion que nous produisons un savoir objectif et généralisable sur le sujet ?

quelques liens pour approfondir :

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2 Responses

  1. [...] a comment » Suite à de premières considérations épistémologiques concernant la psychanalyse, il est à présent temps de réfléchir aux rapports de la psychanalyse [...]

  2. [...] » L’espoir sans doute perdu de faire de la psychanalyse une science (après des considérations, réfutées)… poursuivons ! Si ce n’est pas encore clair, il me semble que la [...]

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"A nous, à toi, à moi, à lui, à elle, à eux, à elles, parce que de toujours et à jamais minables et formidables. Minables et formidables bien sûr pour autant qu’on appartient à tout ce qui naît, vit et meurt, c’est-à-dire à tout ce qui mérite de périr, selon les mots du poète et du philosophe. Minables et formidables puisqu’on apparaît et qu’on disparaît, et alors ça passe, on passe par les accidents de la vie, avec les chances à saisir pour faire passer quelque chose, avant de s’écarter et de s’effacer."
Michel Lapeyre, Les humilités de l'humain