J’ai encore récemment entendu de la bouche d’un psychiatre – quoiqu’il aurait pu s’agir aussi bien d’un psychologue – l’affirmation selon laquelle le DSM serait athéorique. Qu’en est-il ?
L’ouvrage se veut en effet une nosographie précise, scientifique, basée sur des études statistiques et serait donc capable d’un repérage diagnostic distinct des troubles mentaux. S’il présente effectivement un aspect athéorique qui tient lieu d’argument de vente (le DSM étant de ce fait utilisable par tous les professionnels quelque soit leur orientation), on notera que malgré tout une conception biologique de la psychopathologie domine et que le behaviourisme s’impose majoritairement. De façon assez secondaire, nous relevons également que la conception en terme de structure et son corollaire, la partition en névrose, psychose et perversion, sont totalement absents de la classification.
Nonobstant ces quelques aspects qui tiennent lieu de traces idéologiques (de l’ordre de lapsus ?), on se propose d’accepter l’affirmation selon laquelle le DSM-IV serait athéorique. Je crois que nous pouvons même considérer de façon raisonnable que l’American Psychiatric Association vise sincèrement tel idéal de neutralité théorique et idéologique – allons plus loin, supposons même que cette neutralité théorique a été effectivement atteinte. La volonté de se débarrasser des vieilles divisions théoriques afin de proposer un livre avec lequel tout le monde pourrait être d’accord n’est pas sans rappeler le concept de postpolitique de Jacques Rancière. En effet, considérer que la politique (ou, dans notre cas, les métiers de la psyché) doit se défaire des oppositions idéologiques revient à aseptiser le débat, à le priver de son efficacité et de sa dynamique polémique. Cette tentative d’imposer une ère post-théorique a comme effet l’abolition de toutes les théories. Le projet qui consiste à faire cohabiter des théories aussi hétéroclites que le cognitivo-comportementalisme, les thérapies systémiques, les thérapies centrées sur la personne, la psychanalyse, l’ethnopsychiatrie… revient à les invalider toutes en niant les oppositions radicales qui ne manquent pas d’exister entre les unes et les autres. Il apparaît ainsi par contraste que tout positionnement théorique qui s’opposerait au DSM n’apparaîtrait que comme radical. Le parallèle avec la politique est que les seuls à maintenir une activité politique vraie sont l’extrême gauche et l’extrême droite, tandis que la droite, le centre droit, le centre gauche et la gauche maintienne un débat délavé fait de concessions, de compromis dans l’optique d’une politique pragmatique et efficace. Aussi, dire que le caractère athéorique du DSM est une illusion revient automatiquement à défendre une position radicale vraie, fortement critiquable dans ce contexte post-idéologique dominé par un égalitarisme démocratique des idées.
Le revers obscène de cette athéorie est qu’elle demeure malgré tout une position théorique. Présentée comme allant de soi (s’élevant par là au niveau d’un trait culturel), son évidence n’en cache pas moins une position théorique qui mérite d’être attaquée ou défendue. Ainsi, derrière le masque athéorique du DSM s’entraperçoit une théorie latente dont l’effet pervers est d’opérer l’annulation des théories rivales.
Pour varier autour du thème de l’athéoricité du DSM, nous proposons de rapprocher de notre débat la question de la jouissance. Quelle modalité de jouissance (phallique ou autre) se révèle dans la volonté de noyer dans une équivalence des théories les différentes psychologies ? A première vue, le rejet d’une théorie qui dominerait toutes les autres relève d’un refus d’une jouissance phallique, c’est-à-dire un rejet de ce qui se soutiendrait d’un point d’exception. A l’opposé donc, l’idéal d’un livre qui serait totalement hors de la théorie unique mais dans toutes à la fois, renvoie à une modalité toute autre que phallique d’organiser la jouissance des lecteurs et utilisateurs de ce manuel. Soit, une autre façon d’exprimer qu’est forclose la dimension symbolique des théories englobées par un système prétenduement athéorique.
Dans une perspective révolutionnaire (n’ayons pas peur des mots) : l’établissement d’un lieu athéorique qui s’imposerait et contiendrait toutes les théories alternatives prive celles-ci du débat d’idées vrai. L’effet de ce lieu athéorique (ou panthéorique) est l’établissement de l’Un et du Même et l’effacement de l’altérité. Pour que l’émancipation d’un tel carcan soit envisageable, il faut au contraire qu’il y ait du Deux, il faut qu’une altérité radicale et singulière émerge en dialogue et en contraste du livre tout pas théorique… En somme, il faut refuser la participation de la théorie et de l’idéologie que nous supportons (sont-elles si nombreuses à le pouvoir ?) à l’aplanissement qu’opère l’athéorisation totalisante et compromettante (relevant du compromis).
Arthur Mary
pour une présentation claire et concise de l’ouvrage, voir le post de Marlène Fouchey.
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Tout à fait, d’accord. Les chantres du DSM-IV m’ont toujours gonflé. Pour ma part, je crois que le DSM a, en effet, quelque chose d’a-théorique (il est très empiriste) mais que, par contre, il est très idéologique. D’une manière générale la haine de la théorie en sciences humaines depuis les années 80 (on retrouve la même chose en critique littéraire, par exemple) renvoie, me semble-t-il, au rejet du structuralisme, coupable d’avoir fleurté d’un peu trop près avec le marxisme..
Comment par Vincent Joly — octobre 8, 2008 @ 8:19 |
Otre le fait de voir que certains projets web remplissent leur rôle et rapprochent les intéressés les plus dynamiques de la psychologie sur le web (un peu d’autofélicitation, ah!), je m’en vais défendre un peu le DSM comme étant une base structurale commune nécessaire à l’établissement d’études empiriques rigoureuse. Quand bien même tel ou tel critères seraient mal choisi, seul compte l’amélioration. c’est un peu comme, pour compter, on a le choix entre plusieurs bases numériques (décimale, binaire, hexadécimale…) ou métrique. dans chaque cas, les bases communes permettent de se représenter rapidement une différence entre deux nombres (états psychologiques). On imagine mal des études fondés sur des systèmes logiques différents, pour lesquels on devrait alors opérer une “reconversion” d’un système à l’autre.
Le DSM a ce mérite selon lequel on choisit, au moins pour faciliter la recherche, un système “universel” avec lequel s’exprimer. ça évite par exemple les querelles qui n’ont de sens qu’en rapport avec la théorie sous-jacente. L’idéologie, c’est avant tout celle de l’avancée, du progrès, de l’intercompréhension des acteurs de la psychologie. C’est une pierre de rosette grâce à laquelle psychanalystes et cognitivistes peuvent se comprendre, à condition pour chacun d’apprendre à la fois son langage mais également le langage “universelle”. Une seule question réside. Est-ce que je me suis trop envolé pour me faire comprendre? ^^
Comment par Carnegie — novembre 5, 2008 @ 6:52 |
Saluons en effet les sains projets qui permettent l’émergence de dialogues et confrontations à l’autre pensée !
J’ajoute que ton envolée était très claire
Ce que tu dis me rappelles cette citation célèbre du Valery-épistémologue : “la plus vieille falsification fut d’appeler vrai le logiquement correct”. Soit. Je poursuivrais volontiers en disant qu’en ce qui concerne les sciences de la psychê, la falsification se poursuit sous les traits de l’empiriquement démontré. En revanche, je suis d’accord avec toi quant à la rigueur.
L’ennui est que l’humain rechigne à se laisser prendre dans les théories et les lois qui le décrivent. Les statistiques y butent. J’ai entendu un jour qu’un statisticien, c’est un homme qui a la tête dans un four et les pieds dans une bassine de glaçons, et qui profite ainsi d’une température moyenne fort appréciable. Le fait est, que l’on ne rencontrera jamais l’homme normal (au sens de la norme statistique): il n’existe tout simplement pas (pas plus que le schizophrène normal, le borderline normal etc…)
Selon moi, ce code commun “universel” que tu décris n’est pas sans effet : la psychanalyse par exemple ne pourra pas rendre compte de ce qu’elle observe (la singularité du sujet) dans un langage “DSM” qui ne s’exprime qu’en terme de lois statistiques (c’est-à-dire, gommant la singularité). Je ne crois pas me tromper en disant que de tous les camps, c’est le cognitivo-comportementalisme qui se retrouvera le plus facilement dans cette novlangue. Parler DSM, c’est renoncer au noyau d’altérité que constitue la position que l’on défend (psychanalyse, psychogénéalogie…)
Confronté à l’autre culture, ce code au nom d’une science empirique universelle invalide de fait les psychologies indigènes tandis que la relativité de son universalité se trahit (les 48% de marocains qui souffriraient de troubles mentaux est décidément difficilement recevable).
Pour conclure, la leçon de Lacan est que dans sa fonction de communication le langage est assez inadapté, toujours porteur d’une dimension symbolique, d’équivoques, d’ambiguïtés. Le langage formel tente certes d’y échapper. Mais l’entreprise de parler de l’homme dans un langage formel (univoque) est-elle seulement possible ? Irrémédiablement, un écart demeure : “objet a”, dont ne tient pas compte le DSM universalisant…
Je renonce au fantasme d’une langue universelle de la psychologie car nous sommes condamnés à ne parler qu’une langue humaine, trop humaine.
Comment par Gomboc Artur — novembre 5, 2008 @ 9:07 |