sujet, objet (abjet)

octobre 5, 2008

Amendement Accoyer : Quel psychothérapeute ?

Le débat autour du titre de psychothérapeute doit être abordé. Qui est le psychothérapeute ?

L’Amendement Accoyer, à l’origine d’une polémique significative, entend répondre à un vide juridique quant à la reglementation de la psychothérapie en France (l’enjeu étant principalement d’éviter les dérives sectaireset abus  courants dans ce champ)

« Art L 3231 : Les psychothérapies constituent des outils thérapeutiques utilisés dans le traitement des troubles mentaux.

Les différentes catégories de psychothérapies sont fixées par décret du ministre chargé de la santé. Leur mise en œuvre ne peut relever que de médecins psychiatres ou de médecins et psychologues ayant les qualifications professionnelles requises fixées par ce même décret. L’agence nationale d’accréditation et d’évaluation en santé apporte son concours à l’élaboration de ces conditions.

Les professionnels actuellement en activité et non titulaires de ces qualifications, qui mettent en œuvre des psychothérapies depuis plus de cinq ans à la date de promulgation de la présente loi, pourront poursuivre cette activité thérapeutique sous réserve de satisfaire dans les trois années suivant la promulgation de la présente loi à une évaluation de leurs connaissances et pratiques par un jury. La composition, les attributions et les modalités de fonctionnement de ce jury sont fixées par arrêté conjoint du ministre chargé de la santé et du ministre chargé de l’enseignement supérieur. »

Deux éléments de définition semblent émerger :

  • Les psychothérapies constituent des outils thérapeutiques utilisés dans le traitement des troubles mentaux. Définition peu précise qu’un renvoi au ministère de la santé devrait éclairer…
  • Les psychothérapeutes ne peuvent être que des psychiatres, médecins ou psychologues ayant reçu une qualification reconnue par le ministère de la santé.

Ainsi, si nous avons une idée relativement précise de ce qu’est un psychothérapeute (les conditions d’obtention du titre étant parfaitement explicitées), nous n’avons qu’une vague idée de ce qu’est une psychothérapie. Autrement dit, nous savons qui est le professionnel ; nous ne savons pas exactement qu’elle est sa pratique.

Creusons ! Archéologiquement, l’expression “psychothérapie” lie deux sèmes grecs : psuchê, l’âme (l’objet de la psychologie, de la psychanalyse, de la psychiatre si l’on en croit les noms de ces disciplines) et therapeuein, soigner, prendre soin. Ainsi, l’art de la psychothérapie serait celui du soin de l’âme. Le therapôn était aussi l’hôte, celui qui recevait chez lui, qui accueille (que l’on se rappelle l’Alceste d’Euripide où c’est le therapôn qui accueille Heraklès au palais). Aussi, pouvons-nous également entendre que le psychothérapeute serait celui à qui l’on remettrait son âme, pour un court séjour, en pension, le temps de la cure, le temps d’une singulière hospitalité - parfois hospitalière.

Pourtant, ce n’est pas ainsi, je crois, que la plupart des porteurs du titre conçoivent leur activité. Je crains qu’au contraire il s’agisse bien souvent de guérir le sujet. La question est : de quoi le guérir ? Au premier abord, il semble que l’objet manifeste visé par la cure soit la souffrance du sujet, ce qu’il désigne dans sa plainte et sa demande. Il s’agit de supprimer une souffrance, un trouble… après en avoir fait le repérage. C’est en revanche une certaine dimension du symptôme et du sujet lui-même qui semble constituer l’objet latent de la thérapie (je pense en particulier à la pratique TCC) et qui relève d’une dimension symbolique (je crois avoir fait l’ébauche d’une démonstration ici). En dernière analyse, n’est-ce pas effectivement la psuchê, l’âme, qui fait l’objet du traitement ? Non pas soigner l’âme, mais nous soigner de notre âme !

Dans la perspective moderne qui est celle de la société de jouissances impératives et de castrations forcloses, l’inconscient (et son lot de bévues) est à évacuer. De même, l’amendement Accoyer s’inscrit dans une lutte anti-secte visant la forclusion de l’aliénation à l’Autre de la secte (cf. l’évaluation de la “sujétion psychologique”).

Ainsi, le psychothérapeute pourrait bien se décliner sous deux visages : il est le gardien de l’âme, de l’inconscient comme terre d’indétermination fondant notre singularité et embarassant le sujet de l’énigme qu’il est pour lui-même : le psychothérapeute comme gardien du symbolique. Ou bien, il est le soigneur d’un sujet embarassé par un inconscient qui le trahit trop, le guérisseur qui saura soulager le sujet de sa division subjective, façon de le rapprocher de l’idéal de l’in-dividu : fortifier le Moi au dépend du Je de l’inconscient, le psycho-thérapeute comme bâtisseur du masque (la persona) et de l’idole.

Se positionner entre ces deux figures relève d’un devoir éthique du professionnel.

 

Post-scriptum [22 octobre] : On m’excusera le vocabulaire que m’a soufflé l’étymologie, il me semble pourtant que, bien que parfois d’allure ésotérique ou spiritualisante (“gardien de l’âme”, “bâtisseur du masque”…), il conceptualise des idées précises. Simple appel à la fonction poétique du langage pour porter mes idées.

 Reflexion inspirée par le post de Duarte Rolo, Les thérapies.

quelques liens :

5 commentaires »

  1. Merci pour ce “rebond” très intéressant :-) .
    La définition de la thérapie comme soin de l’âme est très intéressante. J’aime bien cette idée mais, bon, par goût du débat, je soulignerai quand même que cette définition est assez teintée d’idéalisme. Je crois d’ailleurs qu’il y a toujours une difficulté pour la psychanalyse à penser le corps, surtout quand il s’agit du corps bêtement médical et biologique (voir à ce propos un article échevelé écrit par un défenseur du comportementaliste : http://paradoxa1856.wordpress.com/2008/06/20/philosophie-et-comportementalisme-%e2%80%9cles-comportementalistes-ne-sont-pas-des-cons-%e2%80%9d/).
    Mais je vois que j’ai l’esprit d’escalier et que je m’éloigne un peu de notre sujet de départ.
    Pour en revenir à la question de la thérapie, il me semble quand même que la “fortification du moi”, n’est pas toujours négative. S’il s’agit d’une erreur dans la prise en charge d’un hystérique, par exemple, ce but peut avoir un sens dans le traitement des (célèbres!) problématiques limites. Dans ces cas (chez les boulimiques, par exemple), chercher à renforcer le moi du sujet, et à renforcer le sentiment d’unité de l’individu est un des buts de la cure..

    Comment par Vincent Joly — octobre 8, 2008 @ 8:11 | Répondre

  2. oui, j’ai sans doute été trop catégorique contre la “fortification du moi”… mais par contre, c’est bien une pratique qui vise l’unité du sujet (vers l’in-dividualité) que je pointais.
    Que resterait-il de l’inconscient si ça existait un individu ? Quand même, je reste un freudien très attaché à ce “credo” de la psychanalyse :-)

    Comment par Gomboc Artur — octobre 9, 2008 @ 12:01 | Répondre

  3. Tout d’abord merci pour le texte Artur Gomboc, c’est superbe de voir ce débat se poursuivre sur la toile!
    Voilà un sujet qui me tient à coeur et qui me taraude depuis un bon moment: qu’est-ce que la thérapie?
    Ton choix de prendre la question à partir de l’étymologie du mot est intéressant et pourtant il me semble que la référence à l’âme comme objet de la thérapie reste trop attachée à la dissociation cartésienne entre corps et esprit. En effet, en se focalisant sur l’âme ou l’esprit (par essence ce qui est noble et pur dans l’homme, en l’opposant au corps, source des pulsions et de l’irrationnel) on risque de faire l’impasse sur le sujet humain, pris dans un sens “psychosomatique” si on peut le dire.
    Ainsi, il me semble que toute thérapie, même si on ne sait pas encore ce de quoi il s’agit, passe par l’adoption d’une théorie du sujet intégrative (un sujet avec un inconscient pour certains, avec des symptômes pour d’autres, en souffrance pour tous), à partir de laquelle on pourra penser le changement voir la guérison (si je peux me permettre d’être idéaliste).
    La discussion reste à poursuivre et à approfondir.

    Comment par Duarte Rolo — octobre 13, 2008 @ 7:17 | Répondre

  4. l’objet des métiers de la psyché : une grande grande question. Lacan avait senti que celui de la psychanalyse était sans doute l’objet a.
    En employant “âme”, je ciblais non pas exactement la psuchê de la tradition gréco-chrétienne (encore qu’elle puisse peut-être correspondre à l’âme en question), mais l’âme comme lieu d’indétermination de l’homme, l’irréductible inthéorisable. C’est sûrement vite associé, mais je n’excluerais pas que l’âme et l’inconscient (point de réel inscrit dans l’homme) soit la même chose.
    je n’ai nulle conscience de mon âme :)

    je ne veux pas entrer dans l’opposition âme-corps. et je situe l’irrationnel plutôt du côté de l’âme que du côté du corps (inscrit dans le déterminisme biologique, celui-ci est un modèle de vérification des lois physiques). Nous ne sommes pas des bêtes, ahmdu-llah ! des animaux sans doute ; des parlêtres sur internet…

    Comment par Arthur — octobre 13, 2008 @ 10:26 | Répondre

  5. [...] excès d’humanité, d’un inconscient et de ses bévues trop embarrassantes. L’amendement Accoyer entend normaliser les pratiques, les professionnaliser, les soumettre à l’évaluation. [...]

    Ping par Psychothérapie « lexique d’une novlangue postmoderne — mars 3, 2009 @ 12:03 | Répondre


Flux RSS des commentaires de cet article. URI de Trackback

Laisser un commentaire

Publié sur WordPress.