sujet, objet (abjet)

"- On n'est pas obligé de croire vrai tout ce qu'il dit, il suffit qu'on le tienne pour nécessaire. – Triste opinion, dit K., elle élèverait le mensonge à la hauteur d'une règle du monde."

Le marché du spirituel et la manipulation mentale : entre libre arbitre et sujétion psychologique

Le sujet capitaliste, ainsi que le garantit la liberté de conscience, peut donc choisir sa religion ou plus largement sa spiritualité comme bon lui semble. Il y est d’ailleurs invité par la société car ce faisant, le sujet valide la laïcité et obéit à l’impératif de jouissance (qui s’exprime ici sous la forme d’un « jouis de la religion que tu veux ! »). Les grandes religions monothéistes partagent ainsi les rayons d’un « marché du spirituel » avec des religions exotiques plus récemment proposées aux consommateurs occidentaux, des nouveaux mouvements religieux (parfois contestés ou stigmatisés) et des systèmes d’idées de toute sorte (ésotériques, gnostiques, New Age, athéisme etc.) auxquels le sujet consommateur de spirituel pourra adhérer. On assiste ainsi à un détournement de la question de la transcendance par la société de consommation la soumettant aux effets de mode et à la publicité et l’inscrivant dans une quête de réalisation-complétion de soi.

La nature de ce consommable spirituel est particulière. Ainsi que nous l’avons développé plus haut, la société globale postmoderne intègre en son sein un multiculturalisme tolérant dont elle fait une certaine promotion. Cultures, religions, idées sont des marchandises qui soutiennent le discours capitaliste. Elle comporte cependant intrinsèquement un noyau d’altérité radicale qui n’est pas assimilable par le sujet capitaliste, qui lui est intolérable. Ainsi, dès lors que la culture, la religion ou l’idée s’oppose aux valeurs de notre société (les droits de l’Homme, l’égalité homme-femme, le refus des châtiments corporels ou de la peine de mort…) le marché ne peut plus le mettre à la disposition des consommateurs. Il est donc nécessaire d’opérer une appropriation de la culture de l’autre pour la rendre consommable par un sujet capitaliste. Ainsi, sous une apparence d’authenticité, le sujet capitaliste est invité à errer entre les cultures et les religions.

Dany-Robert Dufour remarque par ailleurs que la religion aseptisée et « relookée » ainsi produite et mise sur le marché n’est pas simplement un produit de consommation mais sert d’avantage de « béquille au Marché » :

[Cette formule] semble être appelée à se décliner diversement dans les nombreux pays où le Marché domine sous la forme : « le Marché (pour les choses sérieuses) + une néoreligion (comme supplément d’âme pour les névrosés) »

[…] au cas où le troupeau s’emballerait, un pasteur habile, rompu à l’usage de quelques grisgris et à la fabrication de miracles, peut toujours servir.

Id est un emploi du religieux au service du discours capitaliste afin de maintenir un sujet dans le droit chemin et l’orthodoxie de la société néolibérale.

La problématique des phénomènes sectaires intégrés au discours capitaliste vue sous l’angle du marché du spirituel permet de centrer la question sur le désir du sujet. Il porte ainsi son désir sur un objet de consommation et régule sa jouissance sur un mode où aucune instance tierce ne viendrait le limiter.

Le cas de la conversion au judaïsme est un exemple particulier et significatif : de nature non-prosélyte, le judaïsme orthodoxe accepte toutefois des convertis sous des conditions très strictes. Le prétendant qui demande à être juif, sollicite une identité qui normalement dépend d’un réel qui s’impose au sujet : sa naissance. En effet, on naît juif, de parents juifs. Il est pourtant permis au non-juif de se convertir et d’intégrer le peuple d’Israël, mais cette conversion doit être généralement (selon les exégèses de la loi judaïque) refusée : le rabbin vers qui le demandeur se tourne est tenu de décliner au moins trois fois sa demande de conversion avant d’accepter le converti sincère ne s’inscrivant pas dans une démarche d’intérêt. Rebutante et difficile, la conversion au judaïsme orthodoxe reste donc un phénomène rare. En revanche, le judaïsme libéral ou réformé (héritier du judaïsme progressiste apparu en Allemagne avec les Lumières) est bien plus accueillant envers une telle demande. La question de la conversion y semble davantage se poser en ces termes : si le sujet en a le désir, s’il se sent juif, alors il devrait avoir le droit d’intégrer le judaïsme et revêtir l’identité juive qu’il désire. On peut concevoir la conversion au judaïsme intégrée au discours capitaliste comme une demande de correction du réel. Dans une certaine mesure, je la rapproche de la demande de changement de sexe du transsexuel. En effet, position sexuée et judéité sont des donnés du réel avec lesquels le sujet névrosé doit compter (on naît homme ou femme, dans une famille juive ou non, on ne peut pas revenir sur cette naissance). Demander le changement de son sexe (inscrit chirurgicalement dans le réel et poursuivi par l’exigence de la reconnaissance de sa nouvelle identité sexuelle) serait ainsi du même registre que réclamer la judéité (l’inscription dans le réel peut également se faire chirurgicalement par une circoncision rituelle et la reconnaissance de l’identité juive est normalement garantie par la Halakha, la loi juive). La judéité (en tant qu’identité à la fois religieuse, généalogique et nationale) peut faire l’objet du désir du sujet. Dans le discours capitaliste, rejeter (trois fois !) la demande du sujet n’est plus concevable. Le refus castrateur au nom d’une autorité symbolique qui n’est plus reconnue n’a pas plus de sens. On peut donc légitimement s’interroger sur les effets d’une telle absence de limitation de la jouissance du sujet.

Cette perspective d’une consommation du spirituel place le désir du sujet en position centrale : précisément, la position d’agent du discours capitaliste. Or, il faut reconnaître que l’approche victimologique ne conçoit pas la soumission librement consentie comme l’expression du libre arbitre du sujet. A contrario, la soumission au discours sectaire reflète la mise en échec de la liberté de penser d’un sujet en proie à la manipulation mentale et à la sujétion psychologique. L’adepte est alors envisagé comme une victime déterminée par le discours de la secte et ses techniques d’assujettissement. Son désir (celui qui l’a fait rejoindre sa communauté) et la jouissance qu’il trouve dans sa sujétion sont occultés ou perçus comme une conséquence de l’aliénation sectaire.

S’il est clair que des techniques de manipulation mentale existent ainsi que la sujétion psychologique qui s’observe d’ailleurs aussi hors du cadre des sectes, nous ne pouvons pas rejeter si vite la question de la jouissance du sujet. Occulter jouissance et désir reviendrait à désubjectiver le sujet, à en faire l’objet passif et déterminé d’un maître qui aurait vraiment tout pouvoir sur lui. Or, même soumis, le sujet n’en est pas moins désirant : « on nous avait enfoncé dans la tête que seule l’obéissance menait à une vraie liberté… » témoigne une ancienne adepte de l’Œuvre reconnaissant ainsi qu’elle n’a pas cessé de désirer une « vraie liberté », l’obéissance n’étant qu’un moyen pour l’obtenir. Ne pas reconnaître la nature désirante de la victime reviendrait donc à confirmer et relayer l’objectivisation de l’adepte par le discours sectaire.

Il semble bien que la dialectique du libre arbitre et de l’assujettissement trouve une résolution possible dans la compréhension du discours capitaliste et dans sa reprise par les mouvements sectaires. D’une part, l’objet du désir du sujet capitaliste peut être compris comme un idéal du moi désormais atteignable, à portée de main. La demande de perfection n’étant plus considérée comme irréalisable, elle est encouragée par la société. D’autre part, la société néolibérale, en plaçant le sujet et ses choix au centre de la structure du discours capitaliste, assure au sujet capitaliste qu’il est son propre maître, c’est-à-dire qu’il est autonome (α̉υτο-νόμος, qu’il fait sa propre loi). Invité à obtenir ce qu’il désire, le sujet se réalise toujours plus par la mise en acte de ses désirs sans limitation par une loi symbolique ainsi que l’impose l’impératif surmoïque de jouissance et qui peut s’énoncer : « tu te laisseras conduire par l’égoïsme ! » Nous repérons ainsi que les figures du maître n’ayant pas résisté à la postmodernité, le sujet semble l’avoir incorporé : il est devenu son propre maître en s’affranchissant des rois et des dieux. Si le slogan de Mai 68 « il est interdit d’interdire » est effectivement accepté aujourd’hui (ne serait-ce que comme idéal d’une société libre dont la maturité l’aurait débarrassée de ses lois), alors la sujétion à un Autre perd tout son sens. L’adepte d’une secte, s’il est bien le sujet capitaliste, ne peut pas être soumis à un maître. Selon moi, cette idée se voit confirmée par le fait qu’aujourd’hui les adeptes de mouvements sectaires ne se reconnaissent pas dans leur soumission au discours de l’Autre (or, il faut bien qu’un esclave se dise esclave d’un maître pour que l’autorité du maître ait quelque validité), de même que l’organisation sectaire annonce une libération du sujet des affres de la vie, une maîtrise de soi (il lui donne d’ailleurs les outils de cette maîtrise) et situe bien le sujet comme agent.

A l’opposé, la conception du problème selon Jean-Marie Abgrall s’énonce ainsi dans son livre Les gourous de l’apocalypse :

Sauf intégrisme, quand une philosophie ou une religion a pour fonction l’élévation spirituelle de l’homme, elle préserve l’indépendance et la liberté de ses fidèles, et appuie leur insertion dans le contexte social. Or, toutes les sectes, quelles qu’elles soient, visent à réduire l’autonomie de l’adepte en le contraignant à l’exclusion. C’est pourtant au nom des libertés de croyance et de culte qu’elles se défendent avec virulence contre tout soupçon.

A mon sens, est pour le moins étrange cette opposition entre un « religieusement correct » visant à l’indépendance d’un sujet inséré dans un contexte social (…dont il dépend ?) et les sectes accusées d’exclure le sujet du champ social et d’induire une dépendance au gourou. L’exclusion dont parle l’auteur consiste peut-être en une vie communautaire à l’écart de la société (de plus en plus rare) ou dans la société avec la volonté de ne pas en faire partie (plus fréquent). Cependant, on objectera que les sectes modernes renvoient sans cesse l’adepte à ses choix (le responsabilisant quant à son intégration dans le groupe), à son libre arbitre (« tu es libre, tu peux partir quand tu veux » lui répète-t-on au moindre doute). Je crois au contraire de Jean-Marie Abgrall que l’adepte est bien un sujet autonome. Certes, ses νόμοι sont émises par le gourou, mais l’hétéronomie étant insupportable pour le sujet capitaliste elle s’efface immédiatement au profit de son indépendance. De toute évidence, la première partie de la citation dépeint en fait la face positive du sujet capitaliste : indépendant, libre, inséré à la société (mais quelle société ?). A fortiori, les gourous, s’il est probable qu’ils visent l’assujettissement de leurs adeptes, ne sont pas moins les relais d’un endoctrinement capitaliste : les vitrines des sectes et leurs enseignements présentent une formation à l’insertion, la compétence, la liberté, l’indépendance, la maîtrise de soi… Quoique juste et précise dans le repérage des techniques de manipulation par les sectes, l’analyse des problématiques sectaires par cet auteur semble ainsi déterminée par le cadre lui-même formateur du discours capitaliste de notre société.

Envisager le phénomène d’assujettissement par un discours de type capitaliste permet donc de situer la manipulation mentale dans le temps de l’incorporation volontaire du maître. La manipulation, la dépendance psychologique serait donc intrinsèquement contenue dans les lathouses que le sujet capitaliste consomme à mesure qu’il ingère maîtres et gourous et leurs discours alors même qu’il se situe dans un processus de libération du maître et d’affranchissement de sa loi. Pour le dire autrement, les gourous manipulateurs d’antan ne sont plus les acteurs de la victimisation de leurs adeptes. Ils s’alignent désormais sur les éventaires d’un marché, dans les rayons spécialisés du spirituel, de la transcendance, de la réalisation de soi, de la performance, de la psychothérapie… Le consommateur, quant à lui, serait l’acteur de son embrigadement. Peut-être n’est-il passif que dans la réception des publicités et des slogans des sectes.

Ce que vous appelez liberté est la plus lourde de vos chaînes

Khalil Jibran

[extrait de mon mémoire de M1]


Ce n’est cependant pas le cas de l’Islam qui s’est intégré au paysage religieux français pour des raisons historiques (décolonisation de l’Afrique du Nord).

Selon Dany-Robert Dufour, l’authenticité serait certifiée par une communauté traditionnelle. Celle-ci n’étant plus présente, c’est d’un « faux authentique » que le sujet doit se contenter. Cf. Le divin marché, p. 112.

Cf. Le divin marché, p. 113.

Je ne prétends pas épuiser en quelques lignes toute la question de la transmission de la judéité et de la conversion au judaïsme qui fait à elle seule l’objet de nombreux ouvrages. J’y fais uniquement référence à titre d’exemple.

En France, le Consistoire continue de refuser les demandes selon cette règle des trois refus.

Les penseurs de la Halakha recommandent ainsi de ne pas rappeler au converti ses origines et son passé non-juifs. Il doit être considéré par toute la communauté comme réellement devenu juif. Le mythe de ses origines est passé sous silence. On peut remarquer qu’il existe une exigence similaire chez le transsexuel qui, une fois son changement de sexe inscrit chirurgicalement dans le réel, attend de la société que ce changement soit reconnu et qu’on le considère comme appartenant réellement à l’autre sexe.

La demande de changement de sexe est un phénomène relativement récent (car rendue permise par les progrès techniques de la chirurgie moderne), elle ne semble donc pas être condamnée par les religions du Livre. Toutefois, dès l’ancien testament : hommes et femmes sont tenus de bien tenir leurs rôles si bien que l’homosexualité ou le travestissement sont répréhensibles.

Nous envisagerons cette question du refus ou du délai de la conversion au jéhovisme dans notre clinique du sujet, p. 91.

Surtout soumis… « Sous-mis » ne dit pas autre chose que « jeté sous… » (…le verbe grammatical ou le Verbe de l’Autre), sub-iectum : sujet.

Témoignage d’une ancienne adepte de l’Œuvre, in DEVILLE, Rik, Op. Cit., p. 41.

Le latin desiderare rappelle notre manque d’étoile (!). Inatteignable « vraie liberté » qui, si je l’obtenais, me laisserait sidéré.

Premier des dix commandements (relatif au rapport à soi) du Divin Marché selon Dany-Robert Dufour : Le Divin Marché : la révolution culturelle libérale, Denoël, 2007.

Jean-Marie Abgrall, Les gourous de l’apocalypse : gourous de l’an 2000, Calmann-Levy, 1999, p. 296.

J’emprunte l’expression à Roland J. Campiche. Cf. Sectes, médias, fin des temps in Champion, Fr., Cohen, M., « Sectes et démocratie », éd. du Seuil, Paris, 1999, pp. 290-299.

Il est possible que ce refus de l’hétéronomie marque le retrait du religieux et des figures de l’autorité. Ainsi que l’écrit Marcel Gauchet : « Religion, pour le ramasser d’un mot, est hétéronomie, et le sacré est le cas de figure où l’hétéronomie se matérialise, s’incarne de manière sensible. » Cf. Un monde désenchanté ?, éd. de l’Atelier, Paris, 2004, p.109. L’opposition semble se dresser entre hétéronomie, religion, lien social d’un côté versus autonomie, sectes (au sens de toute organisation de la complétion du sujet en individu), discours capitaliste de l’autre.

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"A nous, à toi, à moi, à lui, à elle, à eux, à elles, parce que de toujours et à jamais minables et formidables. Minables et formidables bien sûr pour autant qu’on appartient à tout ce qui naît, vit et meurt, c’est-à-dire à tout ce qui mérite de périr, selon les mots du poète et du philosophe. Minables et formidables puisqu’on apparaît et qu’on disparaît, et alors ça passe, on passe par les accidents de la vie, avec les chances à saisir pour faire passer quelque chose, avant de s’écarter et de s’effacer."
Michel Lapeyre, Les humilités de l'humain