En parcourant la littérature qui couvre le thème de la sujétion psychologique en contexte sectaire, il apparaît que l’évaluation de cette sujétion est problématique. On relève que cette question fait l’objet d’une réflexion complexe de la part des chercheurs en psychologie dans le but d’intégrer un nouvel item à la prochaine édition du DSM (« cult and ritual abuse »). En France, exprimée dans la loi dite About-Picard du 12 juin 2001 qui sanctionne l’« abus frauduleux de l’état d’ignorance et de faiblesse d’une personne en état de sujétion physique et psychologique », cette notion mérite d’être examinée en profondeur. En effet, le psychologue-expert est appelé à évaluer l’état de sujétion psychologique, évaluation qui trouvera ses effets dans le jugement rendu. Cette loi est perçue en France, rappelons-le, comme le premier instrument juridique au service d’une « lutte contre le sectarisme ».
On le voit, ce concept de sujétion psychologique, introduit dans l’appareil législatif, est doublement problématique – et invite ainsi doublement la profession des psychologues à une réflexion sur l’éthique de leurs pratiques. Premièrement, pour des raisons théoriques : la sujétion, l’assujettissement, l’aliénation ou la manipulation mentale font l’objet de débats particulièrement bien argumentés. Pour résumer les deux positions les plus extrêmes, la psychanalyse ne considèreraient le sujet qu’en tant qu’il s’aliène dans l’Autre (autrement dit, il n’est pas de sujet qui ne soit assujetti) ; tandis que la psychologie sociale conçoit un individu autonome devenu victime privée de son libre-arbitre par un ensemble de mécanismes socio-psychologiques (allant de l’influence groupale, à la soumission librement consentie). Deuxièmement, problématique pour des raisons méthodologiques : il s’agit d’un débat qui sous-tend toutes les démarches méthodologiques en sciences humaines, celui de l’objectivité des observations. Là encore, les extrêmes vont d’une position comportementaliste qui entend mesurer les seuls faits observables – façon de se rapprocher de l’objectivité de l’observation scientifique –, à la position opposée : ce qui fait le sujet réside précisément dans ce qu’il est d’indétermination – précisément, la ψύχη des psychologues, c’est-à-dire l’âme des traditions philosophico-religieuses. D’où découle de cette seconde position qu’il ne serait pas d’objectivité en sciences humaines.
Ainsi, la sujétion psychologique est un concept déjà positionné dans cette double discussion, déjà chargé d’un contenu idéologique : a priori, il sous-entend qu’il existe un phénomène de sujétion psychologique (avec comme corolaire que le sujet est normalement non-assujetti) et que celle-ci est mesurable. Que signifie l’introduction dans le droit positif d’un délit de « sujétion » quand la psychanalyse conçoit que ce qu’il y a de plus essentiel chez une personne, c’est justement qu’elle est un sujet. Entendons-nous bien : être sujet – ce n’est pas autrement que la loi About-Picard l’entend – c’est être soumis (subiectus dit précisément « jeté sous »). Il faut bien admettre avec nombre d’auteurs que ce débat entre les différents courants de la psychologie s’inscrit dans la postpolitique (Rancière) caractéristique de notre société néolibérale.
La position qui est la mienne – car il me semble que le psychologue (et le futur psychologue) doit se positionner – est celle d’une psychologie humaniste empruntant à la psychanalyse son ontologie. Je ne conçois donc pas la possibilité de l’élaboration d’un instrument a priori capable d’évaluer objectivement un degré de sujétion psychologique. Toutefois, l’expérience de mes rencontres avec les adeptes (dans le cadre de mon mémoire) et avec les sortants (dans le cadre de mon stage) de divers mouvements sectaires m’a permis de me confronter au phénomène d’emprise à l’œuvre dans ce contexte. Arnaud Esquerre résume ainsi l’impasse :
Il est impossible de prouver l’existence d’éléments psychologiques attestant d’une sujétion psychique. Seuls les témoignages de celui qui s’en dit victime, de ceux qui la dénoncent et l’avis d’un expert seront à la disposition d’un juge qui appréciera arbitrairement la réalité d’un assujettissement psychique bien mystérieux et impénétrable.
Pour conclure ces quelques éléments de réflexion, notons que de façon intéressante le concept de « manipulation mentale » (initialement proposé dans le projet de loi puis remplacé par « sujétion psychologique ») renvoie à une emprise qui, par définition, n’est pas visible par celui qui en est la victime. Autrement dit, il n’y a de manipulation mentale que précisément quand le sujet ne le sait pas. Freud écrivait en 1900 dans son Interprétation des rêves que le sujet « n’est pas même son propre maître en sa demeure » en se référant à l’inconscient. N’est-ce pas ce que vise également ce concept de manipulation mentale ? – une maîtrise par l’Autre, à notre insu.
L’aliénation du sujet au langage est d’ailleurs une aliénation de structure d’où découle l’ontologie lacanienne. Ou, suivant le sentiment rimbaldien : « je est un autre ».
Encore ne faut-il pas oublier que malgré l’instrument le plus objectif, le regard de l’observateur n’en garde pas moins sa subjectivité. Dit autrement : les résultats d’une observation, même délivrés par un ordinateur, n’en demeurent pas moins l’objet d’une interprétation subjective de l’observateur.
Je renvoie à la lecture de Slavoj Žižek et notamment, Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Flammarion, 2005. Remarquons que la postpolitique, en tant qu’elle entend se débarrasser des vieilles divisions idéologiques, est per se une position idéologique qui ne dit pas son nom.
Arnaud Esquerre, La psychique affaire de l’Etat, in « Malaise dans la réglementation », Che vuoi ?, n°22, L’Harmattan, 2004. L’auteur pointe ici l’irréductible arbitraire du jugement. Il n’existe pas d’instrument parfaitement objectif capable de faire la preuve ainsi que les tests ADN qui visent l’élémination l’arbitraire du jugement.
N’est-ce pas ce que proposait Žižek dans une interview : « réintroduire de l’aliénation » (dans un sens marxiste, précisa-t-il) ?
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[...] Dans la perspective moderne de notre société de jouissance impérative et de castration forclose, l’inconscient (et son lot de bévues) est à évacuer. De même, l’amendement Accoyer s’inscrit dans une lutte anti-secte visant la forclusion de l’aliénation à l’Autre de la secte (cf. l’évaluation de la “sujétion psychologique”). [...]